Nelly Sanchez

Conférence (Sanilh'Art, édition 2017)

Le dimanche 8 octobre 2017

12e-21e siècle : histoire et signification(s) du collage

Dr Nelly Sanchez, collagiste et plasticienne 

 Avant de débuter ma communication, je souhaite apporter quelques précisions : nous parlerons ici de collage uniquement. Nous ne parlerons pas des productions issues du découpage du papier, même si le découpage et le collage exploitent la même matière. Le découpage ne fait que retrancher des éléments, et sa création est le produit de cette soustraction. Si le collage nécessite l’action de découper –pas toujours cependant comme peuvent le prouver les affichistes du Nouveau Réalisme américain des années 60-, sa création est le résultat d’une addition d’éléments. C’est le sens donné à cette addition, à son rapport à la réalité, que nous allons évoquer ici. Nous nous sommes appuyés sur différents travaux dont Histoire de l’art du collage de Pierre Jean Varet, De l’usage du collage en art au XXe siècle de Jean-Marc Lachaud et quelques-uns de ses articles sur le sujet, enfin Marc Jimenez La Critique. Crise de l’art ou consensus culturel ? Il va de soi que notre propos est loin d’être exhaustif, nous prétendons seulement présenter les lignes de force de cet art qui, selon Aragon, « met la peinture au défi ». 

 Etymologie d’abord : dans « collage », il a « colle », du latin « colla ». Au sens propre, « matière gluante que l’on étend entre deux surfaces pour les faire adhérer l’une à l’autre », le terme est employé, à l’écrit, fin du 13e siècle. Son emploi à l’oral est bien antérieur. Ce mot a également un sens figuré ; il signifie, dès le milieu du 15e siècle « mensonge, tromperie, faux-semblant »… Le collage serait-il un mensonge de la réalité ? Oui, dans la mesure où la colle permet la superposition d’une fiction à la réalité. Mais cette superposition d’une couche de faux sur la réalité, n’est-elle pas une démarche pour mettre en lumière le vrai sous une couche de colle métaphorique ? Cette question se posera véritablement avec la société moderne. 

 Le 1er collage : il s’agit d’un manuscrit japonais datant du 12e siècle, un exemplaire des mémoires de Ise, première poétesse de Kokinshu, appelés aussi Ise-Shû. Je n’ai pas pu trouver une image de ce premier collage ; d’après les descriptions lues, chaque feuillet calligraphié serait composé de bandes de papier de couleurs différentes. Servant de support au texte, le collage est également un élément du poème puisqu’il participe de l’atmosphère qui s’en dégage. Il préfigure par là le lien étroit existant entre le papier et le collage, mais surtout entre le collage et l’écrit, le langage. Rappelons que le spécimen de papier le plus ancien date du 8e siècle avant J.C et est chinois. 

 Le Moyen-Age et la Renaissance ont recouru au collage notamment pour orner parchemins, icônes de feuilles d’or… Cette pratique artisanale n’en revêt pas moins une dimension artistique et symbolique car le collage doit être dans ce cas considéré comme une valeur ajoutée, au sens propre. Il est un signe d’ostentation, il est révélateur de la fortune du commanditaire de l’œuvre. 

 Le recours au collage va acquérir une autre signification au 17e siècle qui illustre parfaitement le sens figuré du mot « collage ». Se développe, à Venise, « l’arte povera », « l’art pauvre », appelé également lacca povera, «laque pauvre», ou encore lacca contrafatta, «imitation de laque». Car il s’agit bien au départ d’une imitation, d’une illusion. Dès la fin du 17e, l’Europe, dont Venise, se passionne pour les laques de Chine et du Japon, qu’elle fait venir à grands frais. Mais les approvisionnements sont longs et les inconditionnels de la mode, impatients. Face à des commandes toujours plus nombreuses et afin de satisfaire une clientèle qui se diversifie, il devient nécessaire de trouver une nouvelle alternative technique. Ce sera l’arte povera. Les artisans de la lagune imitent ainsi le procédé des laques orientales et interprètent les sujets, et se libèrent ainsi des contraintes liées aux importations. Les artisans emploient des gravures colorées, les découpent et les collent sur le bois, peint dans un ton uni servant de fond. Le tout est recouvert de quinze à vingt couches d’un vernis réputé pour sa transparence, la sandaraque. Destinée à protéger le décor, elle permet également de dissimuler l’épaisseur des gravures et de donner l’illusion de figures peintes. Cette nouvelle méthode connaît un succès immédiat, celle-ci se décline sur des panneaux ornementaux, du mobilier d’apparat, mais aussi sur de petits meubles volants ou des objets de toilette. Les coffrets, les boîtes et les plateaux se multiplient. 

 Ce procédé se popularise au 18e siècle avec l’imitation de la porcelaine de Chine peinte, appelée « potichomanie ». Il s’agissait de coller des images découpées à l’intérieur d’un vase puis de les recouvrir d’une peinture de fond pour lui donner l’aspect de la porcelaine. Le collage redevient alors synonyme de mauvais goût, de falsification sans doute parce que cette pratique est passée aux mains des particuliers –des jeunes filles notamment- et que les productions étaient plus ou moins réussies. Dans une de ses chroniques, A. Villemot s’exclamait : « La potichomanie ! une fameuse invention qui a détrôné le crochet, la tapisserie et autres occupations des Pénelopes et des Lucrèces du XIXe siècle. […] La potichomanie est, après le plaqué, l’argenture Christophe, le ruolz et le vin de Champagne à deux francs la bouteille, une de ces inventions qui caractérisent une époque de faux luxe mis à la portée de toutes les bourses. ». Elle a fait l’objet d’une série de caricatures par Honoré Daumier publiée dans Le Charivari en 1855. Le principe de la potichomanie se retrouve encore aujourd’hui dans la technique du vernis-collage, appelée également Décopatch. 

 Revenons au 17e siècle. En France, Charles Du Fresny Sieur de la Rivierre se distingue des autres courtisans. Celui-ci passait pour être le petit-fils (bâtard) de Henri IV et se présentait ainsi comme le cousin de Louis XIV. Il hérita cependant de la charge de « garçon de la chambre du roi », ce qui en faisait un proche du roi. Cultivé, il fut dramaturge, journaliste, chansonnier… Excellent dessinateur, on lui confia le dessin des jardins royaux, à Versailles.... A ses moments perdus, ce curieux personnage se livrait au collage, pour le plus grand bonheur de la cour et du roi. Le soin méthodique avec lequel a organisé son passe-temps amène à se demander, s’il ne s’agissait pas là d’une mode ou d’un passe-temps mondain au même titre que l’écriture de maximes ou d’épigrammes. Critique de la société ?  Cette pratique qui se voulait ludique, ne se teintait-elle pas, à l’occasion, d’une dimension satirique ? N’oublions pas qu’à la même époque Boileau fixe le genre satirique avec ses Satires et que toutes les pièces de théâtre de Molière comportent une critique de la Société (L’Avare, Les Précieuses ridicules…). Si le collage apparaît jusqu’alors comme une pratique confidentielle et exceptionnelle, c’est sans doute parce qu’il manque de matériaux. 

Ce n’est pas un hasard si la vogue du collage coïncide avec l’industrialisation de la fabrication du papier, fin 18e siècle. Avec l’apparition de la chromolithographie et de l’impression couleur, début 19e siècle, les produits papier se multiplient et parmi eux, les objets publicitaires : cartes postales mises en vente à partir de 1873, calendriers, affiches, images à collectionner, à découper… Un véritable engouement pour ces images apparaît, début 1900, et des albums entiers de « découpis » sont mis en vente, à destination des enfants. Le collage est alors une pratique ludique sans ambition, que comme un art. La tenue d’un journal intime étant une pratique courante et encouragée chez les jeunes filles avant leur mariage, celles-ci associent rapidement le collage à leurs pensées intimes. C’est le même public féminin qui s’adonne à la potichomanie. Certains artistes se livreront aux collages, parfois même sur les manuscrits de leurs œuvres, nous citerons Hans Christian Andersen, Ludvig Emil Grimm, Carl Spitzweg, Victor Hugo…

 A signaler l’exposition qu’il y a eu, en 1997, au Musée d’Orsay sur les albums de collages de l’Angleterre Victorienne. Cette pratique se retrouve dans l’art du scrapbooking. 

Le collage ne va pas se cantonner aux images publicitaires et aux cartes postales. Il s’empare d’une autre invention. De l’ombre des jeunes filles en fleur, il passe sur le devant de la scène avec la photographie. C’est désormais la réalité que le collagiste peut manipuler. Conventionnellement, on date l’invention de la photo en 1839 avec le daguerréotype. Le procédé va évoluer, se simplifier. Tous ceux qui peuvent se le permettre, pratiquent la photographie. Les artistes, les écrivains dont Zola, tâchent de fixer le réel. Le photomontage apparaît très tôt, dès 1850. Sous cette appellation, deux techniques : la combinaison de négatifs rephotographiés et l’association d’éléments photographiés collés ensemble. Le photomontage sera d’abord exploité à des fins politiques, propagandistes, à commencer par la propagande anti-communarde menée par Eugène Appert avec sa série de clichés d’exécutions, plus tard la propagande soviétique... etc. Le collage, on le voit, reste toujours synonyme de mensonge. 

 Cette technique ne devait pas être inconnue des artistes tels que P. Picasso ou Braque à qui l’on doit les premiers papiers collés. Nous sommes en 1912, en pleine révolution artistique. C’est l’apogée du cubisme dit « analytique », développé à partir de 1907. Pour rappel, les cubistes, au nombre desquels Juan Gris, Robert Delaunay, Fernand Léger, entendaient représenter sur un même support des objets décomposés suivant différents points de vue. Braque, puis Picasso, inclut des fragments de papier –journal, partition de musique… etc.- dans leur toile afin de fragmenter l’espace et de synthétiser la réalité pour mieux l’analyser. Si le cubisme révolutionne l’esthétique, cette pratique du collage révolutionne l’art. Jusqu’alors le collage n’était, pour les peintres, qu’une étape préparatoire de leurs œuvres. Ainsi Ingres pour dessiner la muse dans son tableau Luigi Cherubini et la muse de la poésie lyrique (1842). Le collage n’est alors que temporaire, le temps pour l’artiste de fixer les traits de cette femme ; il se conçoit comme un brouillon puisqu’il est appelé à être supprimé lorsque l’artiste a trouvé le bon motif. 

 Dans le prolongement du cubisme, le futurisme qui se développe en Italie. Née de manifeste écrit par le poète Marinetti, Manifeste du futurisme (1909), cette esthétique entend exprimer le mouvement, la vitesse, le dynamisme de la société moderne. Le collage paraît alors une des rares techniques à traduire ce projet de modernité. Il intéresse d’autant plus les artistes du moment qu’il est en totale opposition avec les règles de l’art traditionnel. Le collage fait en effet fi des conventions classiques (proportions, perspectives, lumière…) et des matières nobles habituellement utilisées (marbre, pigment, toile…). Sa pratique n’imposant aucune contrainte, il semble offrir la même liberté que la modernité. Cet assemblage d’éléments empruntés au réel, à la modernité, permet de traduire le dynamisme, le mouvement, l’énergie de la vie urbaine. Le spectateur est désormais directement confronté à la vie. 

 Tous les mouvements artistes s’emparent du collage comme le constructivisme et, parallèlement, le suprématisme russe –impulsé par Kasimir Malevitch. Ce dernier mouvement, initié en 1915, reprend la dynamique du cubisme et du futurisme mais s’intéresse davantage à la géométrie et aux couleurs primaires. On doit à Kasimir Malevitch Le Carré blanc sur fond blanc. Parmi les collagistes de cette période : Olga Rozanova, Nina Genke-Meller. Celle-ci explore le cut out (papier coupé de couleur) comme Fortunato Depero et, plus tard, Matisse et Edgar Pillet.

 Après-guerre, le mouvement Dada envahit la scène culturelle d’une société désabusée ; il s’approprie cet art et lui donne une autre finalité. Le collage est, en effet, le mode de création de prédilection de ces artistes car l’inconscient est désormais à l’œuvre dans l’association des éléments collectés. L’idée de traduire l’énergie de la réalité est abandonnée en même temps que les valeurs de la Société patriarcale. Cet engouement peut s’expliquer par le fait que le collage, qui travaille sur le fragmentaire, reflète à ce moment-là le monde éclaté, morcelé du 20e siècle. Cet assemblage est alors à considérer comme un désir de redonner du sens, de révéler les potentialités contenues dans les ruines et d’appréhender un futur encore en gestation. C’est dans cette optique que l’on peut situer le néerlandais Paul Citroën, peintre et photographe qui réalisa Métropolis en 1922. De nombreux artistes dada s’y livreront comme Otto Dix, Max Ernst, Baader, Hannah Hoch et son époux Robert Haussmann. Ce dernier, comme John Heartfield, se servira du collage et du photomontage pour dénoncer la montée du nazisme. Le photomontage forme ici un nouvel illusionnisme à des fins de propagande : l'image est un propos politique, une dénonciation. Ce sont à la fois des falsifications et une manière de décomposer la réalité pour la « rectifier » afin de rendre le monde invisible pour la première fois visible à un œil non armé. Cette exploration du futur se retrouve également dans la propagande soviétique et notamment dans les œuvres de Lissitzky. 

Les surréalistes s’approprieront également le collage. Influencés par les découvertes psychanalytiques de Freud, ils promeuvent l’inconscient et le rêve. Le collage, dès lors, est un moyen d’explorer les failles de la réalité, à transgresser le convenu en rapprochant deux réalités fortuites, voire à inventer un nouveau sens au réel. Ceci est particulièrement vrai pour les romans-collages de Max Ernst. Il s’agit d’un texte illustré par des collages, une manière de détourner le roman-feuilleton chère à la bourgeoisie. En 1929, il donnera son premier titre La Femme cent têtes ; le plus connu est, en 1934, Une semaine de bonté. En 1951, Valentine Penrose donnera Les Dons des féminines

 Après la Seconde Guerre mondiale, l’expressionnisme abstrait introduit des matériaux étrangers dans la peinture –voir les œuvres de Tapies et Kiefer- pour intégrer la réalité à l’œuvre. Aux Etats-Unis, cette démarche donne naissance au combine-paintings : des objets humoristiques, insolites seront utilisés. Le représentant le plus connu de ce mouvement est Robert Rauschenberg. Le Junk Art (l’art du rebut) est un prolongement de cette pratique. Nous ne citerons que John Chamberlain, Louise Nevelson. Apparaît également l’affichisme, dont les initiateurs, en France sont Jacques Villeglé et Raoul Hains. Cet intérêt pour le détritus, le déchet recyclable, ressemble à un entassement de signes vidés de leur sens, n’existant que par leur accumulation. Le collage post-moderne tend à refléter le bavardage désœuvré d’une réalité privée de sens et d’une société dominée par le culte de la consommation et de l’éphémère, ainsi que le soulignait le Pop-Art. Il a désormais perdu tout caractère révoltant et tout effet dépaysant. Le Nouveau Réalisme tentera vainement, entre 1960 et 1966, de revenir à la réalité en intégrant des éléments de la réalité aux créations, comme en témoigne le ready-made de M. Duchamp. 

Les mouvements artistiques qui naîtront dans les années 1970, comme le Land Art, l’Art Conceptuel ou le BMPT ne recourront pas au collage. Le collage semble redevenu confidentiel. On citera Roman Cieslewicz, Mandeville, Dorny, Charrin comme maîtres actuels de cette technique, supplantée par le numérique quand elle n’est pas associée à celui-ci. La publicité et la presse ont un regain d’intérêt pour le collage, le photomontage.

 Il faut noter l’existence d’un musée, le Musée de l’art du collage, fondé par Pierre Jean Varet et l’association Artcolle, à Plémet, dans les Côtes d’Armor.